Parce que mes cheveux le valent bien

Les tresses traditionnelles sont de moins en moins en vogue chez les Africaines. Le marché du tissage artificiel explose, notamment en France.

Publié le 22 mars 2004 Lecture : 5 minutes.

Vous pensiez que les coiffures des dames se contentaient d’être belles ? Rien n’est moins vrai. Signe identitaire ostentatoire, la chevelure en dit toujours plus long qu’on ne croit. Et c’est dissimulée (sous un voile, une perruque, un tissage, des rallonges naturelles ou artificielles) qu’elle révèle davantage ce que l’on voudrait taire et dérober aux regards. Dans toutes les sociétés, la coiffure que l’on arbore révèle ce que l’on est ou ce que l’on voudrait être. Chez les Juifs orthodoxes, notamment ceux d’Europe centrale, les femmes mariées doivent se tondre en signe d’humilité et de soumission au mari. Chez les monothéistes, la chevelure féminine est un objet de désir et de tentation, donc de péché. Longtemps, juives, musulmanes, chrétiennes ne paraissaient en public que couvertes d’un foulard. Et il en va toujours ainsi pour certaines.
Qu’elle soit rasée, hérissée, oxygénée, colorée, crêtée, enturbannée, voilée, la tête dit la soumission au diktat de la mode et autres fondamentalismes ou affiche l’esprit de rébellion qui l’anime. En Afrique, les cheveux indiquaient l’appartenance sociale et le statut marital. Chaque type de tresse avait une valeur et une signification précises. En Côte d’Ivoire, la veuve porte le crâne rasé. Au Sénégal, elle doit se faire dénatter chaque vendredi par une autre veuve. La femme peule primipare arbore deux nattes fixées par une perle blanche sous le menton, en signe de sagesse et de sérénité. Après l’accouchement, sa nuque est parée de fines tresses maintenues à l’extrémité par une perle blanche.
Aujourd’hui, les nattes et tresses fines traditionnellement plaquées sur le crâne sont de moins en moins en vogue chez les Africaines, du moins les citadines, suivies par celles qui vivent hors du continent… à leur tour imitées par leurs consoeurs restées au pays. Au contact de l’Occident, les coiffures des femmes noires se sont mises à ressembler à celles des Caucasiennes. Elles veulent des cheveux lisses à tout prix. « Les tissages [à partir de 50 euros] et les défrisages sont très demandés », confirme Marilyne, qui travaille chez Coiffeur du monde dans le 15e arrondissement de Paris.
Née dans les années 1950, la mode des cheveux raides ne semble pas s’essouffler. À l’époque, les Africaines s’acharnaient à se décrêper la tignasse à coup de fer à friser. Depuis les années 1960, les Américains ont inventé le défrisage à froid qui permet de lisser la chevelure et de devenir… chauve lorsque l’étourdie laisse passer le temps de pose du produit. « Beaucoup de femmes africaines se défrisent ou portent des tissages pour ressembler aux Occidentales », fait remarquer Ferdinand Ezembe, psychologue à Paris, spécialisé auprès des communautés africaines. Pour lui, ce phénomène ne découle pas d’un simple effet de mode mais bel et bien d’« un profond traumatisme postcolonial ». « Elles n’assument pas leur identité et n’en sont souvent pas conscientes. Elles sont dans l’imitation aveugle par désir de conformisme », poursuit Ezembe. Un réflexe encore plus fortement prononcé dans la vogue des produits éclaircissants. À qui la faute ? Au colonialisme qui a imposé ses canons de beauté ? Aux couvertures des magazines black qui ne jurent que par les Naomi Campbell et autres barbies noires aux cheveux de naïade ?
Traditionnellement portés courts, les cheveux de la femme africaine se sont lissés et colorés ces dernières décennies, mais ils se sont également allongés. La décolonisation a certes permis un retour aux traditionnelles tresses, mais dès lors on y a bouturé des mèches, des rallonges et autres postiches bruns, blonds, roux, bouclés, tressés, ondulés… C’est probablement la profusion de ces greffes, qu’elles soient synthétiques ou « 100 % human hair », qui a amené une jeune et talentueuse plasticienne d’origine kényane, Ingrid Mwangi, à s’interroger sur le thème « Mes cheveux m’appartiennent-ils ? » dans une installation sonore et capillaire intitulée « Your Own Soul ». Une oeuvre actuellement présentée au musée Dapper, à Paris, dans le cadre de l’exposition « Parures de tête ».
Quoi qu’il en soit, elles semblent bien rares à penser, comme Tracy Chapman, Angélique Kidjo ou Angela Davis, que « naturel » is beautiful. La plupart des femmes noires ou métisses qui vivent hors du continent ne jurent que par les défrisages et les tissages, quitte à contracter une calvitie précoce ou à asphyxier le cuir chevelu pendant de longues semaines. Lancés par les vedettes américaines dans les années 1970 (Tina Turner, Diana Ross), les tissages font toujours des émules parmi les stars noires (Naomi Campbell, Iman) comme blanches (Ophélie Winter, Sharon Stone). C’est l’une des grandes spécialités des boutiques de coiffure qui pullulent du côté du boulevard de Strasbourg dans le 10e arrondissement parisien. Ailleurs, dans les salons de coiffure plus chic fréquentés par une clientèle au portefeuille mieux garni, d’autres tendances semblent émerger. Taj, qui officie rue Quincampoix dans le 3e arrondissement, note depuis deux ans un retour du naturel. Chez lui, contrairement à d’autres établissements, on travaille sur cheveux non défrisés. Ce que lui réclame ses clientes ? Des tresses (facturées 60 euros l’heure). « Elles veulent être coiffées comme la chanteuse de R&B Alicia Keyes, qui est devenue un véritable porte-drapeau pour la diaspora noire », confie Taj. Même son de cloche chez Célianthe, autre grand nom parisien, qui confirme une tendance pour les torsades, tresses et autres dreadlocks. Si les traditions restent la source d’inspiration, elles sont remises au goût du jour et donnent lieu à des créations assez délirantes, souvent délurées. Néanmoins, Célianthe continue à réaliser défrisages et tissages aux femmes qui les lui réclament. Car toutes les Africaines ne sont pas réconciliées avec leurs frisettes. Loin de là. Le succès d’Alek Wek devrait pourtant les y inciter. Ce mannequin soudanais qui n’a pas honte de sa chevelure courte et crépue a été désignée parmi les « 50 personnes les plus belles du monde » par la revue People en mai 1999. Immortalisée par de grands photographes à l’instar de Herb Ritts, la sublimissime Alek plaît en Occident et fait la fierté de certains Africains, mais ne remporte pas l’unanimité. D’aucuns la trouvent « laide » et lui reprochent d’incarner l’Afrique fantasmée par les Blancs. C’est dire… Envie d’oeuvrer pour des relations paisibles entre les femmes africaines et leurs cheveux ? Offrez-leur, dès leur plus jeune âge, Frisettes en fête, un petit livre de Chris Raschka et de Bell Hooks édité par Points de suspension, qui propose une série de portraits d’enfants aux cheveux rebelles et extravagants. De quoi aider les petites têtes crépues à mieux accepter leurs frisures.

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